[Interview] d’une prof à distance : “j’ai l’impression d’être Évelyne Dhéliat”

PAMPLEMOUSSE N°6 > ACTUALITES > ARTICLE 2


La crise sanitaire et la fermeture des universités ont eu un fort impact sur la santé mentale et l’organisation des professeurs. Par ailleurs, ils n’ont pas été les seuls touchés par cette période. Pamplemousse Magazine a interviewé une professeure d’université afin de recueillir son témoignage 📚


Du micro d'amphi au micro d'ordi 🎤

Bonjour Madame ! Pouvez-vous rapidement vous présenter ?

Bonjour Pamplemousse !

Je suis Aude THELLIEZ, j’ai 46 ans et suis maman de trois enfants.

Je suis titulaire d’un Master 1 Droit privé à l’Université Panthéon-Assas et d’un Master 2 Droit des contentieux public et privé à l’Université d’Evry-Val d’Essonne.

J’enseigne depuis plus de vingt ans le droit social, le droit commercial ainsi que les procédures collectives en université ainsi qu’en BTS, IUT et IEA.


L’impact de la crise sanitaire sur le moral des professeurs d’université


Comment avez-vous vécu ces douze derniers mois rythmés par le contexte sanitaire ?

Dans un premier temps, je me suis sentie protégée. En effet je me suis dit que c’était une chance de pouvoir enseigner depuis son domicile afin de limiter les risques de contamination.


Puis, un sentiment de solitude s’est installé. La transmission des connaissances, qui est l’essence même du métier de professeur, est de plus en plus difficile puisqu’il n’y a plus d’interaction.


Le début d’année scolaire 2021 fut plus problématique, je n’en peux plus. Je suis seule face à un écran pendant sept heures par jour.

Ce contexte ainsi que votre profession ont-ils eu un impact sur votre vie personnelle ?

Oui, c’est évident. Ce qui pouvait apparaître comme une chance est maintenant devenu une contrainte.

Je vois la différence avec mon conjoint qui a continué de se rendre sur son lieu de travail. Je crois que je suis devenue moins aimable à la maison !


Que pensez-vous de la fermeture des universités ainsi que des directives du Gouvernement concernant l’enseignement supérieur ?

La décision initiale de fermer les universités a été prise puisque la population étudiante pouvait être porteuse du virus et asymptomatique.


L’enseignement à distance sur le long terme est difficilement tenable pour un étudiant. Ce qui était justifié sanitairement il y a un an ne l’est plus actuellement.

Il faudrait à nouveau mesurer les risques et bénéfices en prenant en compte l’état de santé des étudiants. À 20 ans, on n’est pas armé psychologiquement pour expérimenter un isolement !


Je pense que le régime hybride (présentiel/distanciel) aurait dû être mis en place plus tôt. Il fallait maintenir un contact surtout pour l’année scolaire 2020/2021.


Par le biais de mes enfants, j’ai également pu constater des problématiques liées à la mobilité internationale et aux programmes Erasmus. Les interactions avec les équipes administratives étaient de moindre qualité…


Quelles ont été les plus grandes difficultés que vous avez rencontrées ?

D’abord les problématiques techniques et numériques (connexion, formation à l’utilisation des logiciels). Maintenir un lien pédagogique avec les étudiants fut également une difficulté.


Enfin, ce n’est pas simple de conserver une bonne santé psychologique mais également physique.

Vous êtes-vous remise en question ? Avez-vous modifié votre pédagogie ?

Il y a eu une phase d’inconfort. J’ai dû m’adapter, apprendre à manier de nouveaux outils.

Avec mes étudiants, je suis dans une forme d’interaction forcée. Je suis amenée à valoriser leur prise de parole et leur participation. C’est un système de carotte, chose que je n’avais jamais faite auparavant.


J’ai l’impression de régresser, de les contraindre à s’investir…


Je peux vous dire que quatre heures de Droit administratif c’est long pour eux mais également pour moi !


Avez-vous pensé à arrêter votre carrière de professeur afin d’élever des lamas dans la Cordillère des Andes ?

Plutôt éleveuse de labradors chocolat !

Plus sérieusement, oui. J’ai été amenée à me poser la question de l’utilité de ma profession. Je n’ai plus l’impression de transmettre alors que c’est l’essence même de mon métier… J’ai même envisagé de repasser des concours que j’avais ratés il y a plusieurs années.


Aimez-vous le pamplemousse ?

Oui ! C’est rempli de vitamines et bon pour la digestion. Vive les agrumes, ils donnent du piquant !



Regardez aussi : L’interview de Antoine Vey


L’évolution des relations entre professeurs et les étudiants


La situation vous a-t-elle rapprochée ou éloignée de vos étudiants ?

Éloignée sauf très ponctuellement lorsque des élèves ont su formaliser leur appel au secours par rapport à leur situation personnelle.


Pendant certaines visioconférences, j’avais l’impression d’être Évelyne Dhéliat présentant la météo face à des petites vignettes « Nom – Prénom ». Je me sentais très seule.

Avez-vous ressenti une baisse de motivation chez eux ?

Oui et pas uniquement chez les étudiants, chez les enseignants également !

Je comparerai ceci à un sportif de haut niveau qui arrête ses séances d'entraînement. Lorsqu’il doit s’y remettre, il éprouvera des difficultés et doit persévérer afin de réussir.


Les périodes de confinement ainsi que ce contexte sanitaire ont mis à l’épreuve l’autodiscipline des étudiants. Ils ont perdu cette capacité de concentration sur la durée. Il y a également une perte de repères.

Lors de la reprise des cours en demi groupe, un étudiant est parti au bout de deux heures de cours. Il était incapable de suivre plus longtemps mon exposé et de rester concentré.



Avez-vous pris des nouvelles de vos étudiants ? Certains vous ont-ils écrit afin d’exprimer leur inquiétude ?

A chaque début de cours, nous faisons un « quart d’heure psychologique ». J’essaye de savoir si le moral est toujours présent, s’ils éprouvent des difficultés.

Je leur rappelle régulièrement que s’ils pleurent, s’énervent pour un rien, s’ils se sentent fragiles, ils ont la possibilité de se faire aider. Ils peuvent aller consulter afin d’extérioriser leur inquiétude ainsi que leur tristesse. C’est important de mettre des mots sur ces souffrances.


Ressentez-vous une différence entre les étudiants en fonction de leur niveau d’étude ?

Pour mes étudiants de licence, j’ai remarqué que plus ils sont jeunes et débutent leur cursus universitaire, plus ils se sentent perdus. C’est normal après tout !

Il faut avoir conscience qu’à la fin de cette année scolaire, une partie des L3 aura passé la moitié de leur enseignement à distance. C’est environ dix-huit mois !


Je ne sais pas si les niveaux et connaissances seront les mêmes. Je suis inquiète et dubitative. Je conseille aux élèves qui en ont la possibilité de continuer leurs études après la licence avant d’entrer sur le marché du travail.

Mettez l’accent sur des capacités autres que les connaissances universitaires. Il n’y a pas que des hard skills, misez sur vos soft skills.


Quels sont les trois conseils que vous pourriez donner aux étudiants afin d’être plus attentif durant les visioconférences ?


Conseil 1 :

Sortez de votre lit et mettez-vous à un bureau pour travailler. Suivre son cours sous sa couette, ce n’est pas top. Il faut se mettre en situation de travail.

Conseil 2 : Désactiver les notifications sur votre smartphone ou mettez-le en mode avion. Jouer le jeu de n’avoir qu’un seul écran ouvert sur votre ordinateur. Il faut s’autodiscipliner !


Conseil 3 : Enfin, essayer de suivre les cours à plusieurs tout en respectant les gestes barrières. Cela permet de croiser les prises de notes tout en limitant l’isolement.




Pour le Zoom du vendredi matin vous êtes plutôt tenue de travail ou pyjama ?

A titre personnel, je tiens à rester professionnelle. Je m’habille donc comme si je donnais un cours dans les locaux de l’université.

Pour les étudiants, ça m’est égal. On peut être confortablement vêtu chez soi.

L’habit ne fait pas le moine, l’important c’est que le cerveau soit connecté !


Avez-vous un message à faire passer à un étudiant qui remet en question ses études et doute de son avenir ?

Soyez rassuré : il est naturel de s’interroger ! C’est même sain de se questionner sur son avenir notamment lorsque l’on fait des études de droit.

Accrochez-vous tant bien que mal, c’est normalement la dernière année particulière. L’année prochaine sera meilleure.


J’en profite pour faire passer un message aux étudiants de Terminale. Il est possible d’opter pour un enseignement général du droit. C’est un outil très précieux et une découverte qui permet une bonne entrée en matière avant la L1.

Quelle est la chose la plus improbable qu’il vous soit arrivée lors d’un cours en visioconférence ?

Un étudiant a démarré sa visio pendant qu’il conduisait ! Je lui ai demandé de rentrer chez lui avant de commencer celle-ci. La sécurité au volant avant tout !

Autre anecdote, lorsqu’un étudiant a activé sa caméra, celui-ci était en train de rouler un joint.

Note de Pamplemousse : Il ressort de l’article L3421-1 du Code de la santé publique que L'usage illicite de l'une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d'un an d'emprisonnement et de 3750 euros d'amende.



Consultez également : Notre enquête sur l’impact de crise sanitaire sur les étudiants en droit



L’impact de la crise sanitaire sur l’université


Vous êtes-vous sentie épaulée, entourée par l’équipe pédagogique ainsi que par vos collègues ?

Au niveau administratif, il a fallu un temps d’adaptation. Nous avons été dans une situation où l’on ne faisait que subir les décisions et celles-ci n’ont cessé de varier. La ligne de visibilité était très courte, environ de 15 jours…

J’enseigne dans différentes universités et ai remarqué une véritable hétérogénéité.


Les mails que je recevais étaient essentiellement techniques et relatifs aux plateformes à utiliser. Toutefois je n’ai eu aucune formation quant à l’utilisation de ces dernières.

Aujourd’hui, je vois ceci comme un outil précieux qui permet de développer des choses plus ludiques.


Avez-vous pris en compte le contexte sanitaire, la solitude ainsi que la détresse des étudiants dans l’élaboration des sujets d’examen ?

Lorsque les examens se faisaient à distance, j’ai opté pour des cas pratiques afin de limiter le risque de triche.

Les derniers examens ont été faits en présentiel. J’ai modifié mes sujets en rendant ceux-ci plus courts. Le nombre de chapitres abordés étant impacté, les sujets ont été simplifiés.


C’était un véritable challenge pour dispenser l’intégralité du programme. Je l’ai adapté dans une optique de bienveillance.



Estimez-vous que les étudiants des promotions actuelles méritent leurs diplômes ? Auront-ils moins de valeur selon vous ?

C’est tout le contraire ! Les étudiants qui réussiront à résister à cette épreuve seront encore plus méritants que bien d’autres. Ils sont déterminés et autonomes.


Être diplômé en cette période signifie de l’autodiscipline et ne pas perdre de vue ses objectifs. Je les félicite !


Il ne faut pas uniquement prendre en compte les acquis et notions académiques.


Quel café est le meilleur ? Celui de la machine à café de l’université ou celui de votre domicile ?

Celui de la maison, accompagné d’un petit carreau de chocolat !


Comment voyez-vous l’avenir des études universitaires ?

Je pense que cette crise peut avoir un effet bénéfique notamment lorsque les universités seront amenées à fermer à nouveau leurs portes.


Maintenant, on sait que l’on peut anticiper et facilement basculer au système de visioconférences en dehors des périodes de crise.

Je crois en l’année 2022. Celle-ci sera meilleure et j’espère que l’on pourra à nouveau vivre normalement. Il faut retrouver cet équilibre entre la vie étudiante (cours, TD, partiels) et la distraction (soirées, voyages, sorties). Revenons vite à la vie d’avant, il faut que cette période ne soit qu’un mauvais souvenir.


Le mot de la fin

Ayez conscience que c’est également difficile pour vos professeurs. Nous sommes tous dans le même bateau ! La bienveillance doit s’opérer dans les deux sens…




Consultez également : l’interview d’un commissaire de justice



Antoine Karr



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