[Interview Exclusive] Christiane Féral-Schuhl : “Quand on joue, il faut jouer gagnant”

Mis à jour : nov. 10

PAMPLEMOUSSE N°4 > ACTUALITÉ > ARTICLE 1


La Team Pamplemousse est allée à la rencontre de Christiane Féral-Schuhl, l’une des avocates les plus puissantes de France, ancienne présidente du Barreau de Paris et actuelle présidente du Conseil National des Barreaux. Pendant le confinement, elle s’est livrée pour nous dans une super interview ! 🎤

Pamplemousse : Bonjour Me Ferahl-Schul, nous sommes heureux de vous rencontrer !


L’élection de Christiane Féral-Schuhl au barreau de Paris


De quoi êtes-vous la plus fière jusqu’ici ?

Chaque étape a été un nouveau challenge et chaque étape a été formidable. Mais si je dois en retenir un, je dirais sans doute mon élection au barreau de Paris, improbable.


Pourquoi votre élection au barreau de Paris a-t-elle été improbable ?

Parce que c'était sans doute téméraire de ma part que de me lancer dans cette élection. Preuve que le travail de fond et long-terme paye. J’étais allée à la rencontre de beaucoup de cabinets d'avocats, avec un travail de terrain, qui avait été très long, mais qui avait permis de faire passer pas mal de projets, d'idées et l'envie de changer.

Quand on joue, il faut jouer gagnant !

Les conseils étudiants de Me Christiane Féral-Schuhl

Pour réussir ses études de droit, quel est votre meilleur conseil aux étudiants ?

Y croire et avoir l'envie.

Pour moi, le moteur c'est l'envie. Je trouve que le droit est passionnant, c'est structurant, c'est partout et c'est un jeu.

Il faut également que le côté ludique soit présent.

Quelle est selon vous l’erreur qu’il ne faut surtout pas faire pour réussir ?

Avoir un plan préétabli. Les plans à trois bandes ça ne marche jamais. Il faut savoir être ouvert aux opportunités. Il faut savoir saisir les opportunités et il faut savoir faire confiance aux événements, aux gens et aux belles rencontres que l'on fait.

Car je suis sûre d'une chose, c'est que je ne pensais pas être présidente du Conseil National des Barreaux le jour où j'ai prêté serment. Donc pas de plan, juste être ouvert sur la vie et sur les opportunités.

Que diriez-vous aux étudiants qui veulent faire avocat mais qui voient une profession tourmentée ?

Je pense que chaque époque peut paraître tourmentée, je crois qu'il faut y croire. Je crois que la passion est un bon moteur. Je crois aussi qu'il faut être curieux et s’intéresser à des matières auxquelles les avocats ne s'intéressent pas suffisamment. Par exemple aujourd'hui, la cyber-sécurité et de la compliance sont des domaines qui ne sont pas du tout explorés. Il y a des pans entiers du droit qui ne sont pas du tout explorés par la profession.

Donc il y a de la place, à condition de la faire toujours avec passion mais aussi avec curiosité. N’hésitez-pas à vous intéresser à de nouveaux domaines


La santé mentale des étudiants en droit vue par Me Christiane Féral-Schuhl

Beaucoup d’étudiants ont du mal à vivre leurs études, on l’a vu notamment pendant le confinement. Qu’aimeriez-vous leur dire ?

Que ce n'est pas facile, c'est certain. Que l'isolement est toujours source d'idées sombres mais que aujourd'hui il y a des outils pour partager. Il y a FaceTime, il y a les réseaux, il y a la visio. Il faut savoir dégager soi-même de l'énergie. Toute approche de repli sur soi va vous renfermer alors que si on s'ouvre et si on se tourne vers les autres, si on donne aux autres, le retour va fonctionner. Donc il faut savoir s'ouvrir aux autres et dépasser ce sentiment d'isolement qui n'est pas propre à cette génération.

Je pense que j'ai dû pleurer pendant mes études, il y a du avoir des moments de découragement mais on les surmonte toujours.

Découvrez aussi : les résultats de l’enquête sur la santé mentale des étudiants en droit


Est-ce que les Universités ont un rôle à jouer dans le soutien psychologique des étudiants ?

  1. Les universités ont certainement un rôle à jouer. Pour m'être rendu il n'y a pas longtemps à l'université Paris 2, j'ai constaté que ça n'avait rien à voir avec les locaux extrêmement froids que j'ai pu connaître à mon époque. Donc les choses progressent.

Vous avez des lieux de rencontre, des cafétérias. Vous avez des salles réservées aux étudiants. Il y a des choses qui se sont passées, ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas faire mieux.

Mais je pense encore une fois que pour aller mieux, il faut aller chercher cette énergie qu'on a en soi. Le fait de participer à un magazine, le Magazine Pamplemousse par exemple. Le fait de participer à un syndicat. Le fait de s'investir. Le fait de sortir des frontières qui vous sont proposées, ça apporte énormément. Je pense que c'est très important d'être dans l'engagement collectif et que c'est nourrissant, ça participe à cette ouverture aux autres.


La place de la femme dans le droit selon Christiane Féral-Schuhl

Vous avez été la 2e femme élue Bâtonnier de Paris et la première femme présidente du CNB. Où en est la place de la femme dans le monde du droit ?

Elle progresse déjà mathématiquement dans la mesure où le nombre d'étudiantes en droit est majoritaire. 70% des promotions actuellement sont des promotions de femmes donc la place de la femme progresse. Elle est présente dans les métiers du droit que ce soit avocat, que ce soit magistrat, on les retrouve un petit peu partout.

Ensuite nous avons fait passer un certain nombre de textes qui positionnent la femme à égalité. Par exemple, le système d'élection au Conseil de l'ordre où vous avez des binômes hommes/femmes. Le système d'élection au Conseil National des Barreaux qui fait que vous avez des listes paritaires, vous avez un homme et une femme sur les listes.

Maintenant, proportionnellement,

il y a encore très peu de femmes qui se positionnent dans les mandats électifs de manière générale. Trop peu en tout cas.

Votre première décision comme bâtonnière de Paris (en 2012) a été d'autoriser la féminisation du titre. C’était important pour vous ?

Oui ça me renvoyait à l'histoire de mon installation en tant qu’avocate. J'étais installée avec trois femmes. La première décision a été de partager le prix de la plaque d'avocat qui devait être posée - je me souviens encore du prix, 786 francs à l'époque, ce qui était une fortune pour moi - et il fallait qu'on se mette d'accord sur le contenu. Après moult discussions, elles voulaient qu'il y soit marqué nos noms par ordre alphabétique. Mais les termes “avocates à la cour" étaient interdits par notre règlement intérieur. Je n'avais aucune envie d'être en infraction.

Finalement, quand j’ai reçu la plaque, il était bien inscrit "avocates à la cour".


Quel est le rôle du CNB ?

En 2 mots, c’est quoi le CNB ? Et quelles sont ses missions principales ?

Le Conseil National des Barreaux représente les 70 000 avocats de France et est le représentant de la profession dans les échanges avec les autorités gouvernementale, et donc les discussions avec les représentants vis-à-vis des autorités publiques. Nous sommes en charge de la formation des avocats à travers la France et tout ce qui est en lien avec les règles et usages de la profession. Nous émettons un certain nombre d'avis là-dessus.

Nous nous chargeons aussi de la lutte contre les infractions au sein du périmètre du droit, donc c'est préserver, en résumé, l'exercice de la profession d'avocat dans le respect des règles qu'il nous appartient de faire évoluer et de défendre (voir le site du CNB).


Comment vous en êtes arrivée à devenir présidente du CNB ?

Les opportunités ! Comme je vous le disais, mais au sens positif du terme. Il y a eu deux éléments pour la présidence du Conseil National des Barreaux. D'abord le numérique dans la justice et les modes amiables de règlement des différends se profilaient dans le programme du président Macron.

Or le numérique c'est ma spécialité depuis 30 ans et je suis médiatrice depuis plus de 20 ans. Donc c'était finalement pouvoir servir mes confrères sur deux domaines de ce qui pouvait conduire à une réforme de la justice.

Il y a eu cette réforme de la justice et ma préoccupation est celle de toujours préserver l'humain dans la justice.


Il me semblait que je pouvais réunir les compétences nécessaires pour servir mes confrères. Et je ne le regrette pas, je trouve que servir la profession est tout simplement une belle mission.


Questions en vrac à Christiane Féral-Schuhl

Les études de droit c’est du par coeur ?

En partie. C’est de la passion

Plus de 70% de femmes en droit, la faute à qui ?

Aux hommes qui ne s’intéressent pas au droit. Ce n’est pas une faute, c’est un avantage

Est-ce que vous nous conseillez de faire avocat ?

Je ne choisirais pas d’autre métier

Vous dites quoi aux pirates du droit ?

Je dis que les avocats veillent

Vous dites quoi au gouvernement ?

Qu’il n’a pas compris le rôle des avocats et que nous pouvons être force de proposition. Qu’on aimerait que les avocats soient mieux considérés

Quelle est la première chose que vous faites en vous levant ?

Vérifier mon agenda

Et en vous couchant ?

Je pense au meilleur moment de ma journée. Il y a toujours un meilleur moment dans une journée et ce n’est pas toujours celui auquel on pense. C’est le meilleur moment de ma journée.

Le média que vous lisez tous les jours ?

La revue de presse du Conseil National des Barreaux

Faut-il plus de sécurité au mépris des libertés ou la liberté sans sécurité ?

Sans hésiter, les libertés, il ne faut pas oublier que

l’avocat est une sentinelle des libertés.

On ne sacrifie pas les libertés pour la sécurité.

Une étude montre qu’il y a un plus grand nombre de psychopathes dans certaines professions. Les avocats en font partie. Vous en avez croisé des psychopathes dans la profession ?

J’ai rencontré des avocats qui ont des égos plus développés que d’autres.

Vous avez un livre à nous conseiller ?

Moi j’ai beaucoup aimé le livre de Christiane Taubira, Nuit d’Epine.


On commence, vous terminez :

Moi ce qui me révolte dans la profession d’avocat

C’est le fait de passer pour des nantis alors que beaucoup d’avocats sont engagés et travaillent dans des conditions extrêmement difficiles.

Tant que je serai vivante, je

Tant que je serais vivante je me dirais que c’est une chance d’être avocat

Ce qu’il faut réformer dans la profession c’est…

Il y a beaucoup de choses à réformer. Ce qu’il faut réformer dans la profession d’avocat c’est encore et toujours la formation

Mon prochain objectif c’est

C’est de permettre aux cabinets de retrouver leur plein emploi après cette période de covid-19

Mon rêve le plus secret c’est

De pouvoir appuyer sur pause et de prendre le temps de reprendre mon souffle

Etre avocat aujourd’hui c’est

Ne jamais lâcher et toujours considérer que tant qu’une décision définitive n’est pas rendue, on peut se battre.

Etre une femme dans la profession

Ce n’est pas différent d’être un homme dans la profession



Quel a été le rôle du CNB dans la crise du Covid-19 ?


Si on devait retenir un ou plusieurs impacts majeurs de la crise du Covid-19 sur la profession ?

Et bien pour les avocats qui exercent exclusivement ou principalement dans le judiciaire cela a été un arrêt d’activité. Je pense qu’il faut rappeler que l’avocat est un libéral et qu’il n’a pas la protection sociale du salarié et il n’a pas la garantie de l’emploi du fonctionnaire.


Quand il y a un accident de la vie, il n’a rien et le Covid-19 est un accident de la vie. Donc beaucoup d’avocats se sont retrouvés avec une chute importante voire un arrêt complet d’activité avec au moins une chute de 50% de l’activité pour beaucoup, beaucoup, beaucoup de cabinets


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Lire "1 étudiant sur 2 a connu une période dépressive liée au confinement"

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Quel est le rôle et du CNB dans cette crise ?

Le CNB a j’espère joué son rôle qui a été d’informer, de dialoguer avec les autorités publiques, d’essayer de faire en sorte que les aides soient adaptées à la profession d’avocat, d’obtenir que l’on tienne compte des spécificités de la profession et d’être le relais d’information sur tout ce qui pouvait intéresser et concerner les avocats


Est-ce qu’il y a eu des mesures prises par le CNB ?

Oh il y a beaucoup de choses que nous avons demandé au gouvernement, notamment sur les aides. Déjà nous avons demandé à ce que les collaborateurs puissent bénéficier du chômage partiel parce qu’ils n’ont pas de protection et que les cabinets ne peuvent absolument plus les régler.


Nous avons demandé à ce que les indemnités journalières soient effectives. Il y a des difficultés pour obtenir ces indemnités journalières alors qu’on nous a assuré que c’était possible. On a essayé de faire en sorte que les aarpi, qui sont une forme d’exercice des cabinets d’avocats, puissent bénéficier des mêmes avantages que les entreprises, les petites entreprises de moins de 10 salariés par exemple, pour obtenir l’exonération des charges.


Donc nous sommes extrêmement vigilants sur les aides et puis sur le terrain du judiciaire, nous faisons en sorte qu’un plan de reprises d’activité soit partagé, connu de tous, pour faciliter la reprise d’activité judiciaire.



Sur la profession d’avocat


Quelle est la place de l’avocat dans la société ?

Une société sans avocat est une société qui n’est plus démocratique.

L’avocat est une sentinelle qui a toute sa place. Retirez l’avocat, vous perdez beaucoup en démocratie.


Qu’est-ce que “l’enfer professionnel” des avocats dont vous avez parlé dans la presse ?

Alors je ne sais plus dans quel contexte j’ai parlé de l’enfer professionnel mais il est certain que s’il n’y a plus d’activité, si les charges continuent à peser sur les avocats, si de plus en plus de contraintes pèsent sur l’organisation judiciaire, les difficultés de pouvoir exercer notre métier se multiplient. À la fin, c’est le justiciable qui est pénalisé. C’est de cela qu’il faut parler et c’est là-dessus qu’il faut travailler pour redonner de l’air, du souffle aux avocats


Que diriez-vous aux futurs avocats ?

Etre avocat ce sont plusieurs métiers, c’est la possibilité de parler, écrire, être force de proposition. C’est être stratège. Il y a tellement de manières différentes d’exercer la profession. Et si on a envie de changer de spécialité vous avez des pans entiers à découvrir donc être avocat c’est vraiment être au coeur de la société, c’est vraiment être un acteur incontournable. A vous de trouver votre place, c’est un métier formidable.


Mille mercis Madame la présidente !

Merci à vous Pamplemousse


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