Covid-19 : "J’ai parlé à mon Code civil comme si je me confiais à un vieil ami"-Journal d'un confiné

Mis à jour : nov. 10


Le Covid-19 a enfermé les étudiants en droit dans la solitude. Gustave, étudiant en Licence de Droit, nous livre son journal intime en cette période difficile de confinement dans un appartement secondaire. Cours et TD à distance, vie à deux, famille lointaine,... plongée quotidienne dans un monde qui s'effondre.

JOUR 1 Mercredi 18 mars 2020. Premier jour dans un appartement secondaire de mes parents avec ma copine. À peine eu le temps de prendre le molkki et mon Cornu en partant.

Levés 10h, déjeuner sur le balcon au soleil, petite sieste à 15h. Ma nana fait un gâteau. Petite sieste à 17h. Pas de news de la fac, je m’inquiète. Ils doivent s’organiser. Ça sent bon les vacances.




JOUR 2

Jeudi 19 mars. Levés 11h, il fait toujours beau. On a une petite vue sur l’océan. Je pense à ceux qui sont enfermés à Paris. Je me sens chanceux.

Sur Bordel de Droit, la rumeur dit que certains ont déjà cours en visio.

Je m’imagine en slip sur mon fauteuil préféré devant ma chargée de TD.

Ma nana range tout ce qui traîne, je crois qu’elle s’ennuie.


1er apéro vidéo avec 2 potes de la fac. Je suis tipsy.


JOUR 3

Levés 11h30. Je traîne. Email de la fac. On va bien avoir des cours en ligne. J’ai un réseau en carton là où je suis. En mode partage de connexion, ça va être beau. On tente une sortie à la pharmacie pour renouvellement de pilule. On se fait alpaguer par une voiture de police nous demandant où l’on va et pourquoi est on deux. Je lui dis qu’on ne laisse pas une nana seule dans la rue. Ma meuf bobo-féministe me regarde d’un air réprobateur. Le Droit m’aura au moins apporté d’avoir réponse à tout. Et au moins, pour ne pas ajouter un drame au drame, elle ne tombera pas enceinte pendant le confinement.

L’appart est propre, rangé comme jamais. Elle est géniale.


2ème apéro vidéo avec 4 potes de la fac. Ma meuf dort. Je suis bourré. Quand tout le monde raccroche,

je suis seul, bourré, je me sens con. Et triste à la fois.

JOUR 4 Ça y est, premier week-end dans cette galère. Mais c’est comme si on y était depuis le début du confinement en réalité : on est à la maison mais on bosse.

On prend la décision ferme de faire une petite session de sport par jour, pour profiter de cette période trouble. « Dans chaque chaos, des opportunités » a dit Trump. Gainage ensemble, fessiers pour elle, pompes pour moi.

J’avais prévu de préparer un TD mais j’ai pas eu cours sur le chapitre. J’ai facetimé la moitié de mes potes à la place.

Ma meuf s’est mise à refaire la déco de l’appartement.

Je l’engueule en lui disant que c’est pas chez elle et que ça ne plaira pas à ma mère.

Je pense à mon père qui a perdu sa soeur aujourd’hui. Moi ma tante. Il ne pourra pas assister à ses funérailles. Putain de covid-19.



JOUR 5 Ma meuf m’annonce son programme : des cookies double chocolat après notre session de sport. J’émets des petits cris bizarres en signe d’approbation. Silence. La vie à 2 commence à me taper sur le système. Pendant le gainage latéral, Madame découvre des poils sur mon dos. Fucking promiscuité.

Les députés ont adopté aujourd’hui le projet de loi ordinaire sur les mesures d’urgence, je sens que cette connerie va se prolonger.


Je n’ai plus de pâtes mais un pot de pesto rosso, plein.


JOUR 6

C’est lundi. Je suis censé être à la fac tranquille mais à la place, j’ai ma meuf qui pète un cable pour chaque chose que je dis ou que je fais. Je suis trop jeune pour ça.

J’ai eu mon premier TD en slip et en visio. Comme Mamy, la chargée de TD a galéré avec l’outil. À croire que faire une thèse en droit, ça vous vieillit mal.

J’ai souri à l’idée d’avoir mon sexe en violation des mesures de distanciation.

Ma meuf bosse dans l’évènementiel = chômage partiel. Son avenir est noir, je crois qu’elle est anxieuse. Elle décompense en regardant les Marseillais aux Caraïbes. Elle touche le fond.

Ce ne sont plus des vacances, c’est le Bagne.

JOUR 9 Pour la 3e fois j’ai réussi à me lever avant 9h. Psartek frère. J’invente une chanson débile « ma chérie elle mange de l’herbe » à l’heure du petit déjeuner pour célébrer son réveil.

Le syndrome Gilles de la Tourette sans doute. 15h

ça y est, j’ai parlé à mon Code civil comme si je me confiais à un vieil ami.

En pleine préparation d’un commentaire d’arrêt.

Petite pause : je regarde les Marseillais aux Caraïbes. Je touche le fond. 19h59, je termine mon commentaire. 20h, les gens applaudissent dehors. Je sors une tête et leur renvoie un « merci » d’un geste gêné de la main. La cuisine est en ébullition,

on n’a pas encore fini les 3 derniers gâteaux que l’autre se lance dans une pièce montée de l’espace aux ingrédients aléatoires.

Je vis comme dans un monde parallèle. Et la loi sur l'état d'urgence sanitaire a été votée et déclarée, ça y est.


J’ai fait 50 pompes. Je pense à ma soeur et à ma mère qui sont au front, à mon frère, à mon père.

JOUR 10 10 jours putain. J’ai vomi la pièce montée de l’espace. Malgré ça, j’ai pris 3 kgs.

Ma meuf a arrêté le sport. Sa mission, c’est de me briser les noix. « T’es pire que mon frère, tu pourrais ranger. T’es un beauf, les couverts se mettent comme ça ». Je suis à deux doigts de demander une ordonnance de Xanax à ma soeur médecin. Mais elle est occupée au front. Je m’inquiète pour elle.

Jamais j’avais imaginé qu’un chinois restreigne ma liberté fondamentale d’aller et venir.

Préjudice moral, physique, perte de chance… la liste est longue pour les foutre au tribunal ces chinois.

Il fait encore beau, je suis bronzé. Petite pensée pour mes potes de la ville enfermés comme des lapins. Sauf pour ceux de Tobliac. Ils la demandent tellement, cette fermeture de fac.

La BU me manque. Ces bruits de talons qui débarquent, ces PACES qui chuchotent, ces pavés de 1000 pages qui tombent, ces vieux grimoires qui sentent la poussière, le rayon Droit vêtu de bleu, de blanc et de rouge. J’ai fait une sieste avec mes fiches aujourd’hui.


JOUR 13 33 mars, jour 24. Je crois que je vois des morts. J’ai même revu l’article 1382 en bonne et dû forme dans mon code 2020.

Ma meuf montre son vrai visage, c’est une nympho avec un sérieux problème lié à la nourriture. J’ai pas réagit quand elle m’avait jeté sa culotte sur l’ordi. Elle a alors pété un cable en me parlant de son problème d’abandon ou je ne sais quoi. J’étais en plein TD de droit civil. Puis elle a mangé en cachette.


Lors du déjeuner, la princesse du 92 a roté dans sa bouche et m’a traité de « trouduc ». Ça n’était jamais arrivé en 1 an de relation. Je pense à l’article 242 du Code civil sur le divorce pour faute. De la procédure, des conséquences, de la séparation de corps.


J’ai fait 80 pompes. Je pense à mes parents. Et à ma liberté. JOUR 15 Levé 8h30. Je me suis levé plus tôt pour être un peu seul. Je suis sur la chaine youtube de Pamplemousse pour rire un peu. Ça m’était pas arrivé depuis la veille au soir, pour mon 9e apéro vidéo avec mes potes. On était 10.


J’ai peur de la laisser seule faire des courses. La dernière fois elle s’est enquillée la moitié du paquet de madeleines sur le chemin du retour (soit 200 grammes en 5 min à tout péter. Oui j’ai pesé). Ce soir elle s’est battue avec une mouche. Je crois qu’elle perd raison.

Je pousse des cris de plus en plus fort. Volontaires ou malgré moi. On est quasi-seuls dans cet immeuble de toutes façons.

Je me demande quelle est la place du droit dans ma vie. Je me demande quelle est ma place dans ce monde qui s’effondre.

J’ai fait 100 pompes. Je pense à mes grands-parents.


JOUR 20

Les rumeurs se confirment sur Poney du Droit : on aura probablement les partiels cet été. On avait prévu de partir en Islande. Je suis dégoûté. Mais le fait de dire qu’on aura les partiels, ça veut aussi dire qu’on sortira du confinement un jour. Je souris.

Je suis encore habillé comme la veille. Mais le slip à l’envers, faut pas déconner avec l’hygiène.


Ma meuf n’attend même plus que je termine de manger pour ramasser les miettes près de mon assiette. Elle pousse des cris bizarres elle aussi. Ou peut-être que je perds la boule. On ne fait plus l’amour.


J’ai eu ma grand-mère en visio. Sa main tremblait tellement que j’ai eu un début de mal de mer.

JOUR 30

Jour 12. On est le 39 mars. Rien ne va plus. Ma chargée de TD m'a fait une demande d’abonnement sur Insta. Ma meuf s’est crue chez elle, elle a mis le canapé et la TV dans une chambre, s’est mise à peindre un mur. Mes parents vont me buter. Elle me fait flipper quand elle me regarde.

Je visualise mon dictionnaire du vocabulaire juridique se transformer en gourdin.

Je l'ai imaginé s’écraser sur sa tête. Véridique. Mon cerveau me joue des tours. Cornu likes this.

Je ne sens plus mes jambes. Je confonds tous mes chapitres. Je ne sais plus comment je m’appelle.

Je me suis frotté à mon GAJA.

JOUR 35

J’ai pas le moral. Mais j'ai joué au cheval et au cavalier avec ma meuf. C'était elle le cheval. JOUR 49

Dr Carcassonne était en retard à notre 6e rendez-vous en télé-médecine. Il m’aide à soigner mes angoisses diurnes. Et les nocturnes aussi. Et mes hallucinations. Puis mes envies de mourir. J'ai écouté « Les corons » de Pierre Bachelet pour la 8e fois aujourd’hui. BFM a annoncé 10 000 morts en France.

Rien ne sera plus comme avant.

Après les grèves de décembre, et le coronavirus de mars, je me demande si j’aurai ma licence un jour.


J’ai d’énormes pecs et la fac me manque putain.

JOUR 50 : LIBÉRATION

Aujourd'hui, ça a sonné de partout, les gens étaient dehors et applaudissaient ! Je me suis demandé si un camion de bouffe venait d'arriver en ville ? Ah non, on parlait de fin du confinement ! C'était la fête. Mais une fête ou personne ne se prend dans les bras. Ou on continue de se méfier de l'autre.

Une fête à plusieurs mais seul

Je suis sorti dehors. J'ai foulé le bitume. J'ai marché, sans attestation. J'étais libre putain. J'ai couru vers la plage.

De plus en plus vite. J'ai sauté. Et puis... clac !

LUNDI 11 MAI - JOUR +1

Aujourd'hui, c'était la reprise. J'ai déambulé dans les couloirs de la faculté en boitant. Les gens se regardaient comme s'ils revenaient d'un long voyage. Comme s'ils n'étaient pas réveillés de ce cauchemar. Personne n'osait se dire bonjour. On se tenait à distance. Plusieurs ont encore des masques et des gants. Ça va être sympa pour taper ses cours à l'ordi.


Je suis rentré dans la salle de classe. J'y ai vu toutes ces têtes de cons avec leur pantalon chino et leur sacoche en cuir. Ils m'avaient manqué.


J'ai salué une connaissance d'un hochement de tête. Et me suis calé à 2 mètres de mon voisin. Je me suis demandé si les autres étaient porteurs du Covid-19. Il manquait en tous cas 2 camarades : Benjamin et Lise. Personne n'a eu de nouvelles.


La chargée de TD est bien plus moche en vrai que dans mes rêves. « Bonjour à tous, je vais ramasser au hasard ». Réveillez-moi.


J’étais libre putain.

Gustave

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